Portrait : Antoine Strul (1923-1989)

Par Sabine Strul

Caporal-chef Antoine Strul, durant son service militaire en 1946.

Les premières images de mon père, qui me reviennent… ce sont des images de bonheur, auprès de ma mère Annette, qu’il aimait prendre dans ses bras, pour danser le tango ou le paso ou tourbillonner au son d’une valse. Là, il était parfaitement heureux, insouciant.

Antoine et Annette Strul dansant le paso doble, années 1970

Quand un ami lui a présenté, au début des années 50, une belle « rousse » à la terrasse d’un café, mon père a eu un véritable coup de foudre ; il savait qu’elle serait la femme de sa vie.
Pendant près de trente sept ans, il est resté très amoureux et « aux petits soins » pour sa femme.

Antoine et Annette Strul en juillet 1979, lors du mariage de leur fille Brigitte Strul

Je me souviens aussi d’un père très attentif envers ses trois filles, son petit « harem ». Il émanait de lui une autorité naturelle qui s’exprimait par le regard avant d’être transcrite par des mots. Dans notre enfance, il suffisait que notre mère nous dise : « papa arrive » pour que tout chahut cesse.
Il était très présent dans notre éducation ; à l’écoute ; nous aidant à faire et à comprendre nos devoirs ; veillant aussi à nous conseiller et nous transmettre des valeurs de respect, de justice et de tolérance.
C’était un autodidacte. Il regrettait tellement de ne pas avoir pu faire des études ! Il écrivait facilement et merveilleusement bien, amoureux de la langue française et de l’Histoire de France, ce qui ne l’empêchait pas de rester attaché à ses origines roumaines.

Antoine Strul dans les années 1970

Il était aussi un très bon fils, toujours très attentionné envers sa mère – veuve très jeune – qu’il avait installée dans un petit appartement, à proximité de chez nous. Chaque dimanche, il allait la chercher – ainsi que sa belle-mère et son beau-père – pour un déjeuner familial à la maison ou au restaurant. Un grand sens de la famille, donc.

Et l’homme ? Mon père est né le 23 juillet 1923 à Piatra en Roumanie.
Tout petit, il est arrivé à Paris avec ses parents, Samuel et Déborah, et son frère aîné Robert.
Naturalisés Français en décembre 1938, mon grand-père, mon oncle et mon père ont été emmenés à Drancy.
Seul, mon père – miraculeusement et grâce à la Croix-Rouge ! – rentrera à Paris… avant de repartir très très vite, en zone libre, à Brive-La-Gaillarde, où il deviendra comptable.
Mon grand-père et mon oncle ne reviendront pas d’Auschwitz…
A la fin de la guerre, de retour à Paris, mon père a repris le métier de son père : tailleur et, après avoir travaillé « en appartement », il a pris la gérance d’une boutique pour Hommes, lui, s’occupant du « Sur mesure » et ma mère, de toute la partie « Confection ».

Difficile pour moi de résumer en quelques lignes la forte personnalité de mon père que j’ai tant aimé et mis sur un piédestal mais je vais essayer, le plus objectivement possible.

Avec son sourire charmeur, c’était un homme chaleureux, intelligent, enthousiaste, positif, avec toujours plein de projets… très fidèle en amitié, avec une grande générosité et une disponibilité inépuisable.
J’ai retrouvé récemment des cartes mentionnant qu’il était membre actif de la ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme, depuis 1945. Il était aussi impliqué à « L’Amicale des Originaires de Roumanie » (AOR – présidée par M. Armand Moscovici), association qui aidait les gens, sur le plan social et sanitaire.

Antoine Strul en 1980

Mon père nous a quittés il y a 32 ans, alors qu’il n’avait que 66 ans.
Il n’a pas connu tous ses petits-enfants et encore moins ses 8 arrières petits-enfants… Il aurait été un grand-père et un arrière grand-père formidable !
Il nous a laissées, ma mère, mes deux sœurs Brigitte et Françoise et moi, dans un vide immense et un chagrin, qui paraissait insurmontable.
« Tout fuit, tout passe, l’espace efface le bruit  » disait Victor Hugo ; mais malgré toutes les années… une certaine douleur est restée. Pas une journée sans penser, non seulement à mon père, mais aussi à ma mère, partie depuis bientôt 4 ans.
Toujours très présents, j’ose imaginer que de là où ils sont, ensemble, mes parents continuent de nous guider, nous sourire et nous aimer.