{"id":2770,"date":"2022-02-16T14:55:29","date_gmt":"2022-02-16T13:55:29","guid":{"rendered":"http:\/\/aifonline.net\/?p=2770"},"modified":"2022-02-16T14:55:29","modified_gmt":"2022-02-16T13:55:29","slug":"billet-tranche-de-vie-de-la-hala-mirowska","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/aifonline.net\/?p=2770","title":{"rendered":"Billet : Tranche de vie de La Hala Mirowska"},"content":{"rendered":"<p><em><strong>Par Alain Kaminski<\/strong><\/em><\/p>\n<p>C\u2019est dans le quartier de Mirow \u00e0 Varsovie que se trouve encore la Hala Mirowska, ce b\u00e2timent imitation Baltard, bizarrement reconstruit, o\u00f9 se tenait avant la guerre un grand march\u00e9 couvert. Des varsoviens juifs et chr\u00e9tiens y faisaient commerce \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la halle et tout autour \u00e9galement, les premiers tr\u00e8s sp\u00e9cialis\u00e9s dans la chapellerie, le textile, le linge de maison, les autres souvent dans l\u2019alimentaire et plus particuli\u00e8rement la charcuterie, une grande sp\u00e9cialit\u00e9 polonaise.<br \/>\nBien entendu, les juifs se m\u00e9fiaient toujours des chr\u00e9tiens, lesquels \u00e9taient ivres d\u2019antis\u00e9mitisme d\u00e8s leur arriv\u00e9e dans la halle en affublant leurs voisins de \u00ab\u00a0glowa ropuchy\u00a0\u00bb litt\u00e9ralement t\u00eate de crapaud en polonais.<br \/>\nMon p\u00e8re, jeune ado \u00e0 l\u2019\u00e9poque, venait souvent donner un coup de main \u00e0 son grand-p\u00e8re, petit marchand ambulant d\u2019oreillers et de\u00a0\u00ab \u00e9b\u00e8b\u00e8tes\u00a0\u00bb, des \u00e9dredons en yiddish. Il me racontait qu\u2019il ne se passait pas une matin\u00e9e sans une dispute entre juifs et chr\u00e9tiens. Ces derniers portaient des noms d\u2019ap\u00f4tres, Matuszewski pour Mathieu, Marcyk pour Marc, Lukaszewski pour Luc, Pawlak pour Paul, Piotrowski pour Pierre, Tomczak pour Thomas, ces ap\u00f4tres nagu\u00e8re missionn\u00e9s pour pr\u00eacher l\u2019amour de son prochain mais ceux-l\u00e0 semblaient plut\u00f4t certifi\u00e9s voire m\u00eame agr\u00e9g\u00e9s d\u2019antis\u00e9mitisme.<br \/>\nQuelques d\u00e9cennies plus tard, dans le mitan des ann\u00e9es soixante, j\u2019entendis avec mon p\u00e8re sur un march\u00e9 d\u2019Ile-de-France, un certain Tomczak, petit-fils de charcutier varsovien, charcutier de p\u00e8re en fils depuis sept g\u00e9n\u00e9rations, dire\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Allez-y Mesdames, y\u2019a pas de sang juif dans mes boudins\u00a0\u00bb.<br \/>\nA mon immense surprise, mon p\u00e8re ne s\u2019en fut pas offusqu\u00e9 du tout car ce slogan, il le connaissait bien depuis la Hala Mirowska et il lui rappelait sa jeunesse, ses souvenirs avec son bien aim\u00e9 grand-p\u00e8re disparu dans le ghetto de Varsovie ou \u00e0 Treblinka. Ce slogan avait sembl\u00e9 pour mon p\u00e8re \u00eatre un mal pour un bien, l\u2019image de son grand-p\u00e8re lui \u00e9tait revenue, me dit-il, et c\u2019est ce jour-l\u00e0 qu\u2019il se mit \u00e0 me raconter son grand-p\u00e8re.<br \/>\nChez les Tomczak apparemment, on gardait la m\u00eame fa\u00e7on de servir sa client\u00e8le, la m\u00eame fa\u00e7on de vanter ses produits, une v\u00e9ritable marque de fabrique, un patrimoine professionnel.<br \/>\nJe me rends toujours dans cette Hala Mirowska quand je me trouve pour des raisons diverses et vari\u00e9es \u00e0 Varsovie et je pense \u00e0 mon bisa\u00efeul Mendel Kaminski que je n\u2019ai pas connu bien entendu. Mais ce n\u2019est que r\u00e9cemment que j\u2019ai appris la raison pour laquelle il avait fait faillite, lui qui confectionnait lui-m\u00eame avec amour ses oreillers et ses \u00ab\u00a0\u00e9b\u00e8b\u00e8tes\u00a0\u00bb avec des plumes d\u2019oie qu\u2019il achetait par balles enti\u00e8res \u00e0 des fournisseurs en qui il avait une confiance totale. Ces derniers, \u0153uvrant dans la fili\u00e8re plumassi\u00e8re, \u00e9taient tr\u00e8s sp\u00e9cialis\u00e9s, ils livraient Mendel Kaminski mais aussi les chapeliers qui utilisaient les plus belles plumes pour garnir les plus beaux couvre-chefs des varsoviennes fortun\u00e9es. Mais l\u2019un d\u2019entre eux se mit subitement, pour des raisons qui resteront totalement inconnues, \u00e0 fournir des balles de plumes de pi\u00e8tre qualit\u00e9, des plumes pourries et les \u00e9dredons devinrent \u00ab\u00a0raplapla\u00a0\u00bb, ils n\u2019assuraient plus la rigueur des hivers polonais, ils finirent m\u00eame par sentir le moisi. De plus, l\u2019humidit\u00e9, le fameux wilgoc en polonais, avait impr\u00e9gn\u00e9 tout son stock. La r\u00e9putation de mon bisa\u00efeul s\u2019en trouva fort ternie, cette belle image de marque qu\u2019il avait soigneusement entretenue pendant des ann\u00e9es s\u2019en trouva d\u00e9finitivement \u00e9corn\u00e9e.<br \/>\nCe n\u2019est que tr\u00e8s r\u00e9cemment que j\u2019ai retrouv\u00e9 Bernard, l\u2019arri\u00e8re-petit-neveu de ce fournisseur ind\u00e9licat, au cours d\u2019un voyage puis lors de r\u00e9unions entre amis. Mon fr\u00e8re et moi lui avons imm\u00e9diatement demand\u00e9 des comptes en lui apprenant la faillite de Mendel Kaminski \u00e0 la Hala Mirowska mais cet arri\u00e8re-petit-neveu, parfaitement au courant du m\u00e9tier de son anc\u00eatre, a d\u2019embl\u00e9e d\u00e9clin\u00e9 toute responsabilit\u00e9 apr\u00e8s nous avoir rappel\u00e9 que l\u2019affaire datait de 1935 et qu\u2019il y avait prescription. C\u2019est vrai que l\u2019affaire \u00e9tait ancienne, qui pouvait en disconvenir\u00a0? De plus, elle concernait des personnes que nous n\u2019avons m\u00eame pas connues, ni lui ni nous. Mais mon fr\u00e8re et moi-m\u00eame \u00e9tions d\u00e9cid\u00e9s de ne pas en rester l\u00e0 et notre insistance a quand m\u00eame fini par payer.<br \/>\nNous avons obtenu r\u00e9paration du pr\u00e9judice \u00e0 la faveur d\u2019un plaisir inattendu et qui n\u2019a pas de prix, celui de parler de nos anciens, de les faire revivre, de les avoir parmi nous, et m\u00eame de les aimer.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Alain Kaminski C\u2019est dans le quartier de Mirow \u00e0 Varsovie que se trouve encore la Hala Mirowska, ce b\u00e2timent<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mi_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[28,65,50,91],"table_tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/aifonline.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2770"}],"collection":[{"href":"https:\/\/aifonline.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/aifonline.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/aifonline.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/aifonline.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2770"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/aifonline.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2770\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2855,"href":"https:\/\/aifonline.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2770\/revisions\/2855"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/aifonline.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2770"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/aifonline.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2770"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/aifonline.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2770"},{"taxonomy":"table_tags","embeddable":true,"href":"https:\/\/aifonline.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftable_tags&post=2770"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}