{"id":3248,"date":"2022-07-20T10:02:47","date_gmt":"2022-07-20T08:02:47","guid":{"rendered":"http:\/\/aifonline.net\/?p=3248"},"modified":"2022-07-20T11:06:35","modified_gmt":"2022-07-20T09:06:35","slug":"billet-nos-yiddishe-boubes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/aifonline.net\/?p=3248","title":{"rendered":"Billet : Nos yiddish\u00e9 boub\u00e8s"},"content":{"rendered":"<p><em><strong>Par Alain Kaminski<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Je vous l\u2019assure, s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 yiddishiste, Marcel Pagnol aurait rejoint ces deux grands \u00e9crivains au prix Nobel de litt\u00e9rature ayant \u00e9crit dans une langue non officielle de leur pays, Fr\u00e9d\u00e9ric Mistral en langue occitane en 1904 et Isaac Bashevis Singer en yiddish en 1978.<br \/>\nC\u2019\u00e9tait dans le mitan des ann\u00e9es 60, dans un salon de th\u00e9 de Menton.<br \/>\nLequel\u00a0? Mais elles se sont faites virer de partout.<br \/>\nEscartefigue, Panisse, C\u00e9sar et M.Brun, c\u2019\u00e9tait ma grand-m\u00e8re Rachel Letzt, la Kargeman, la petite Nach\u00e9l\u00e8 et Madame Rimel. Elles ne jouaient pas \u00e0 la manille mais au rami. Parfois, Madame Rimel \u00e9tait remplac\u00e9e par une Madame Bernard, tr\u00e8s snob parce qu\u2019elle vivait dans un bel immeuble du bord de mer et qu\u2019elle \u00e9tait veuve d\u2019un riche ferblantier. Son vrai nom\u00a0? Nieszcz\u0119\u015bliwy, mis\u00e9reux en polonais, et prononcez comme vous voudrez.<br \/>\nRachel Letzt, litt\u00e9ralement le dernier en yiddish, ne supportait pas la lenteur de ses copines. Elle s\u2019\u00e9nervait, devenait toute rouge, et lan\u00e7ait <em>\u00ab\u00a0nou shpill sho\u00efn, d\u00e9 m\u00e9dame Barnart, hob nichht ka guidil\u00a0\u00bb<\/em> joue d\u00e9j\u00e0 la madame Barnart, je n\u2019ai plus de patience. Ou <em>\u00ab\u00a0nem a kouote sho\u00efn, far vouz a halb\u00e9chtounde tsi nemem a kouote\u00a0\u00bb<\/em> prends une carte d\u00e9j\u00e0, pourquoi une demi-heure pour prendre une carte. Ma grand-m\u00e8re n\u2019en pouvait plus.<br \/>\nLa Kargeman, litt\u00e9ralement homme radin en yiddish, venait avec son sachet de th\u00e9 pour que son th\u00e9 ne soit pas trop fort et bien entendu ne voulait pas payer pour recevoir seulement de l\u2019eau bouillante. C\u2019est \u00e0 cause d\u2019elle qu\u2019elles se faisaient virer de partout. Ma grand-m\u00e8re lui lan\u00e7a un jour\u00a0:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Di Bist takish a kargu\u00e9\u00a0\u00bb<\/em> t\u2019es vraiment une radine. La Kargeman lui r\u00e9pondit\u00a0: Hak mir nichht keyn tcha\u00efnik, litt\u00e9ralement ne fais pas claquer la bouilloire mais au sens populaire, fous-moi la paix. La petite Nach\u00e9l\u00e8, toute douce, mais d\u2019ailleurs pourquoi la petite Nach\u00e9l\u00e8, le suffixe yidddish l\u00e8 veut d\u00e9j\u00e0 dire petit alors la petite Nach\u00e9l\u00e8 c\u2019\u00e9tait deux fois petit\u00a0? Elle s\u2019appelait Singer comme les machines \u00e0 coudre mais cela signifie chanteur en yiddish, et elle sifflotait tout le temps, \u00e7a \u00e9nervait les autres. Aussi, elle jetait toujours des 2 comme si elle n\u2019avait re\u00e7u que des 2 \u00e0 la distribution. Ma grand-m\u00e8re lui lan\u00e7ait\u00a0:\u00a0<em>\u00ab\u00a0noch a tszva\u00ef\u00e9l\u00e9, ost nicht a under\u00e8 kouote tzi mir guei\u2019bm\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em> encore un petit 2, t\u2019as pas une autre carte \u00e0 me donner?<br \/>\nMadame Rimel, fard\u00e9e \u00e0 outrance, transpirait \u00e9norm\u00e9ment. Ancienne actrice de th\u00e9\u00e2tre en Allemagne, elle \u00e9tait capable de ne pas bouger pendant des heures, on aurait dit qu\u2019elle sortait des r\u00e9serves du mus\u00e9e Gr\u00e9vin. Avec le profil de Louis XVI, les m\u00eames dimensions en hauteur et en largeur, c\u2019\u00e9tait le cylindre parfait, un tronc. Elle transpirait tellement que L\u00e9o Ferr\u00e9, natif de la r\u00e9gion, avait s\u00fbrement d\u00fb la conna\u00eetre quand il \u00e9crivit \u00ab\u00a0t\u2019as le rimmel qui fout l\u2019camp \u00bb en y ajoutant jolie m\u00f4me. Ces parties de cartes \u00e9taient pour moi \u00e0 la fois un petit spectacle et une initiation au yiddish en temps r\u00e9el sans savoir qu\u2019un jour, dans ma vie, j\u2019aurai le sentiment d\u2019avoir v\u00e9cu l\u2019exceptionnel. Sous la table, des paires de chaussures car souvent elles \u00f4taient leurs chaussures, elles avaient les pieds qui gonflaient quand il faisait chaud, mais malheureusement, au moment de rentrer, elles ne rentraient plus dans les chaussures. Alors on entendait Madame Rimel <em>\u00ab\u00a0Oy vay man\u00e9 fyyss \u00bb<\/em> Oh l\u00e0 l\u00e0 mes pieds ou <em>\u00ab\u00a0Ich darf tsi guayn tsi d\u00e9 pidikire\u00a0\u00bb<\/em> je dois aller chez la p\u00e9dicure. Elle avait une sorte d\u2019horribles chaussures orthop\u00e9diques qui ne ressemblaient ni \u00e0 des chaussures, \u00e0 vrai dire \u00e0 rien mais elles permettaient sans doute \u00e0 ses doigts de pied de se chevaucher en toute libert\u00e9.<br \/>\nUn jour, la Kargeman, profita du miroir mural au dos ma grand-m\u00e8re pour regarder ses cartes et ce fut la dispute <em>\u00ab Far vouz di gue\u00efb a kik auf meine kouote\u00a0\u00bb<\/em>, pourquoi tu regardes mes cartes\u00a0? La Kargeman lui r\u00e9pondit\u00a0<em>\u00ab\u00a0Auf deine houlem ich gueb a kik\u00a0!\u00a0\u00bb<\/em> Dans tes r\u00eaves je regarde\u00a0! Et \u00e7a braillait\u00a0 tout le temps jusqu\u2019au jour o\u00f9, \u00e0 la Potini\u00e8re sur la croisette, le patron vint leur dire\u00a0: Mes petites ch\u00e9ries, faudra peut-\u00eatre renouveler les consommations parce que moi je dois faire tourner la boutique alors mes cocotes qui braillent en allemand tout l\u2019apr\u00e8s-midi avec des verres d\u2019eau bouillante, \u00e7a fait pas fortune tout \u00e7a\u2026<br \/>\nMa grand-m\u00e8re, \u00e0 ma grande surprise, se mit \u00e0 d\u00e9fendre le quatuor, avan\u00e7ant que sa cousine Bopcha Kluger \u00e0 Tel-Aviv arrivait chez le coiffeur avec les cheveux mouill\u00e9s, juste pour la mise en plis. Les quatre joueuses \u00e9taient une fois de plus dehors et seul leur \u00e2ge avanc\u00e9 leur permit une exfiltration en douceur. Puis, d\u2019estaminet en estaminet, elles finirent par trouver un petit caf\u00e9 dans un village de l\u2019arri\u00e8re-pays, Monti, dont les habitu\u00e9es \u00e9taient principalement des coccinelles et des gu\u00eapes mais qui \u00e9tait bien content de voir du monde.<br \/>\nCes moments sont devenus inoubliables. Les fant\u00f4mes de Panisse et Escartefigue, de Cesar et M.Brun r\u00f4daient au-dessus des t\u00eates de nos yiddish\u00e9 boub\u00e8s, nos grands-m\u00e8res.<br \/>\nParfois les \u00e9poux ou les compagnons les accompagnaient, jouaient \u00e0 la belote, on entendait <em>\u00ab\u00a0b\u00e9lote und r\u00e9b\u00e9lote\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0 avec Sztanke qui lan\u00e7ait <em>\u00ab\u00a0mir darf nicht red\u2019n ven mir spill\u00a0!\u00a0\u00bb<\/em> on ne joue pas \u00e0 la parlante, et Nasielski\u00a0qu\u2019ils appelaient \u00ab\u00a0d\u00e9 communist\u00a0\u00bb ! Mon grand-p\u00e8re tenait ses cartes \u00e0 l\u2019envers pour ne pas que ses partenaires les voient. Comment les voyait-il lui-m\u00eame, du pique \u00e0 l\u2019envers, le 9 \u00e0 la place du 6, une \u00e9nigme qui me taraude l\u2019esprit encore aujourd\u2019hui.<br \/>\nParfois, tous ces personnages hauts en couleur se r\u00e9unissaient en leur domicile respectif, au moment des f\u00eates en particulier, pour des agapes on ne peut plus fraternelles. Chacun y allait du curriculum vitae de ses enfants, <em>\u00ab\u00a0mein zin iz d\u00e9 bess\u00e9r\u00e9 doctor\u00a0<\/em>\u00bb, mon fils c\u2019est le meilleur docteur, <em>\u00ab\u00a0mein tort\u00e8 iz yets a gro\u00efss\u00e9 advocate\u00a0\u00bb<\/em>, ma fille est maintenant une grande avocate, bref \u00e0 chaque fois la m\u00eame planche d\u00e9j\u00e0 bien burin\u00e9e. A la fin du repas, on entendait toujours la m\u00eame phrase inscrite dans un rituel immuable, <em>\u00ab\u00a0mit a guit gizint far al d\u00e9 michpouch\u00e9 \u00bb<\/em>, avec une bonne sant\u00e9 pour toute la famille.<br \/>\nD\u00e9 Madame Barnat, Madame Rimel, la Kargeman, la petite Nach\u00e9l\u00e8, je n\u2019avais que dix ans, on me parlait en yiddish sans penser un seul instant que ma langue maternelle \u00e9tait quand m\u00eame le fran\u00e7ais.<br \/>\nElle \u00e9tait dr\u00f4le ma grand-m\u00e8re. Parfois au coucher, elles mettait des gros bigoudis brosse avec une esp\u00e8ce de pique plant\u00e9e en travers, de quoi crever les yeux de mon grand-p\u00e8re en lui faisant un c\u00e2lin. Et quelquefois un filet sur le tout, on \u00e9tait vraiment loin de la gravure de mode avec ses cheveux d\u2019un violet argent\u00e9 quand sa voisine Madame Koplewicz, ancienne coiffeuse avant la guerre au look d\u2019Yvette Horner, venait de lui faire\u2026 un rin\u00e7age.<br \/>\nEt dire que ces petits bouts de bonne femme me manquent tellement\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Alain Kaminski Je vous l\u2019assure, s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 yiddishiste, Marcel Pagnol aurait rejoint ces deux grands \u00e9crivains au prix<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_mi_skip_tracking":false,"_exactmetrics_sitenote_active":false,"_exactmetrics_sitenote_note":"","_exactmetrics_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[40,30],"table_tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/aifonline.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3248"}],"collection":[{"href":"https:\/\/aifonline.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/aifonline.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/aifonline.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/aifonline.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3248"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/aifonline.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3248\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3303,"href":"https:\/\/aifonline.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3248\/revisions\/3303"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/aifonline.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3248"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/aifonline.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3248"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/aifonline.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3248"},{"taxonomy":"table_tags","embeddable":true,"href":"https:\/\/aifonline.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftable_tags&post=3248"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}