Billet : L’éducation en héritage
Par Alain Kaminski
Voilà déjà quinze ans que mon père m’a quitté pour reposer en paix au cimetière parisien de Bagneux laissant ma désormais très vieille maman âgée de 103 ans entre les mains d’une armée mexicaine d’auxiliaires de vie mais elle va bien, entourée de ses deux fils, de ses huit petits-enfants et onze arrière-petits-enfants.
Mais mon père me manque tellement, et son accent yiddish ou polonais m’a conduit à prononcer parfois certains mots à sa manière. Peut-être qu’entré dans ma soixante-quinzième année, je commence à devenir son clone. Je bois un verre di thé, un verre dé l’eau. Je l’entends encore exaspérer ma mère en lui demandant : ” est-ce quand jé parle le français on voit qué j’y suis pas né en France ? “, à force elle a fini par lui répondre : ” et même quand tu ne dis rien ! “.
Je pense à lui chaque jour qui me rappelle que je finis par lui ressembler, parfois comme lui, optimiste et pessimiste dans le même instant. Mais m’avais-t-on dit un jour que cela arrivait souvent chez le anciens déportés. J’ai appris de lui que lorsque l’on raconte les morts qu’ils ne sont jamais vraiment morts mais seulement absents excusés. Par beau temps un je me promène en bas de chez moi au bord de la Seine et quand je pense à lui, enveloppé dans mon patronyme sans équivoque, j’ai l’impression de longer un chemin de halage au bord de la Vistule. Allez, je vous dois la vérité, voilà déjà quinze qu’il ne m’a jamais quitté.
Mon éducation, ma façon de voir la vie reste l’héritage qu’il me laisse, il aura été un magnifique maître des cérémonies. Et surtout un grand expert.


En vieillissant l’armée de nos chers fantômes grandit et nous accompagne. Merci pour cet hommage!
Très bel hommage a ton père cher Alain tu le fais revivre à chaque fois que tu l évoques nous n oublierons pas Leon cet homme au langage si particulier qui nous a tant marqué.
Tellement émouvant l’évocation de ton papa.
Leon nous manque tous
cher leon adoree 💜
Très beau texte, plein de tendresse et d’émotion retenue. À travers un accent, quelques souvenirs et une promenade au bord de la Seine, ton père redevient profondément vivant. J’ai particulièrement aimé cette idée des morts qui restent des « absents excusés ». Une évocation très juste et très touchante.
Voilà un “absent excusé”qui mérite de revivre chaque jour dans la mémoire de son fils qui l’honore.
Puissiez-vous tous deux continuer à marcher sur les quais de Seine!
Ces lignes sont émouvantes et pleines de tendresse, un cadeau offert aux lecteurs, merci!