Billet : Merci Professeur Carpe

Par Alain Kaminski

Bon, ça tire à sa fin ces examens de routine. Mais tout va bien, mais il fait quand même froid dans cette salle d’attente, c’est un peu glauque. Tiens ? voilà mon défunt père qui m’a quitté il y a quinze ans qui débarque et vient s’asseoir à côté de moi. Il avait envie de discuter, il est bien seul dans sa 66ème division, il fait « himide » me dit-il avec son accent si merveilleux.
– Ce n’était pas la peine de venir, papa.
– Mais quand moi j’étais à l’hôpital pour mes tsourès tu étais toujours là, hein ?
Ah oui, je me rappelle bien, c’était à l’Hôpital Saint-Antoine avec le Pr Parc, tu énervais un peu le médecin parce que tu l’appelais Pr Carpe, il te disait « ce n’est pas Carpe c’est Parc ». Rappelle-toi papa, tu m’avais demandé de ne pas le questionner parce que je ne trouverai pas les bons mots et que tu saurais mieux parler que moi. Je t’avais même dit que deux ans de grec, sept ans de latin, j’avais gardé un peu de stock indémodable au rayon vocabulaire. Toi tu as commencé par lui dire que tu « manquais du souffle » depuis que tu étais rentré des camps et que tu ne voulais pas te faire « entuber ». Il t’avait dit : non Monsieur Kaminski, je ne vais pas vous « entuber ».
Je me souviens bien, il t’avait demandé ce que tu prenais comme petit-déjeuner et tu lui avais répondu, un bol du café au lait, deux tartines avec du hareng gras. Il avait failli s’étouffer en entendant cela. Mais finalement il s’est bien occupé de toi et il t’a guéri. Il t’avait prévenu que tu resterais à titre préventif quelques jours en réanimation, ce que tu as fait et tout s’est bien passé. Bon tu l’as un peu saoulé en lui disant qu’un ancien déporté il était à la fois « un invalide et un handucapé ». Mais il a fini par aimer ta façon de parler, tu avais donc bien fait de ne pas me laisser lui parler. Et tu te rappelles que Michel mon frère le comptable, pour éviter un déplacement avait apporté ma comptabilité en te rendant visite et qu’il l’avait laissée dans le box de réveil. Et ensemble, mes livres comptables et toi vous étiez en réa ! Ma comptabilité avait été hospitalisée, elle s’en est bien sortie elle aussi. Et je me souviens que tu avais demandé au médecin si ton intervention chirurgicale allait entraîner une aggravation de ton état de santé, il ne pouvait pas imaginer un seul instant que la question que tu lui posais était un peu liée à une augmentation de ta pension, heureusement. Mais moi je te connais, je le savais alors tu m’avais répondu que ta pension ça aide les enfants et les petits-enfants pour Hanouka. C’est vrai que nous étions en fin d’année et d’ailleurs tu t’étais plaint que le médecin t’avait dit : « Monsieur Kaminski, je prends ma retraite fin décembre et vous êtes ma dernière intervention ».
Tu m’avais même dit en sortant de son bureau « ça m’aspire pas la confiance, s’il mé rate, on né saura pas où il est, on lé verra plus et moi non plus ».
Bon mais papa, tu vois bien que tout s’est bien passé, il a pris sa retraite, il l’a bien méritée.
« Et toi ça t’a servi à quoi d’apprendre lé latin, tu aimais tellement lé latin ? »
A pas grand-chose peut-être mais j’ai retenu ces mots de Virgile dans l’Enéïde, experto credite, littéralement « Fiez-vous aux hommes d’expérience ». Et puis maintenant papa, profitons des bons moments, carpe diem, mais ça c’est Horace, tu le sais bien… hein papa !
– Bon, quand tu commences à mé parler des écrivains qué personne ne lé connaît, ça mé fatigue.